Toumani Diabaté - Fourvière, 27 Juillet 2009

Publié le par yosemite.

C'est le vent finalement qui a chassé l'orage.

Il pointait le bout de son nez humide et froid depuis le début de la journée, ramenait de grosses joues noires de pluie tout en grondant d'un air bonhomme et nous narguait impassiblement.

C'est le vent donc qui est venu sauver la soirée.

Au loin, dans le soir d'été finissant, alors que la lumière s'éteint désormais et que la chaleur s'est installée confortablement pour la nuit, les éclairs semblaient venir se fracasser sans logique sur des cibles de hasard, quelques quartiers plongés maintenant dans le noir et qui contemplaient d'un oeil mauvais la colline épargnée.
Des techniciens bienveillants ont débâché le matériel jusqu'alors précieusement protégé d'un triste et sombre habit de pluie, dévoilant ainsi les traditionnels éléments d'un concert ordinaire, retours de son, amplis des guitares et même devant, là, sur la gauche de la scène, un balafon.
La place centrale n'est alors occupée que d'un stand et d'un fauteuil qui attendent impatiemment, comme le public qui sagement emplit l'amphithéâtre de poche, petit hémicycle intimiste et joliment pavé, réplique miniature de son imposant voisin, resté bien vide ce soir-là, qui attendent donc que vienne s'installer le maître malien de la kora.
Après l'intervention d'un gentil organisateur sans tongs en plastique ni collier de fleurs, vêtu d'un sobre costume assorti trop bêtement au ciel en pétard, venu nous expliquer que, si nous risquons peut-être de récolter quelques gouttes de pluie de notre excursion nocturne, jusqu'au dernier moment, une scène de remplacement a été mise à disposition, monopolisant une deuxième équipe technique et autant de matériel, dans la basilique qui surplombe un peu plus la colline. Quelle ironie, l'éléphant blanc terrassé, les quatre fers en l'air, accueillant en son sein comme la baleine accueillit Jonas, un représentant sacré de la musique tradionnelle mandingue, de l'Afrique occidentale.
Mais l'artiste et ses comparses ont absolument tenu à occuper l'encore plus vieil édifice, aussi vieux que la musique qu'ils transmettent.

Toumani Diabaté entre en scène en tenue traditionnelle, et une béquille à la main.
Mon ignorance crasse ne sait s'il souffre d'un handicap permanent ou s'il vient bêtement de se casser une jambe aux sports d'hiver, de se froisser un muscle lors d'une partie endiablée de football ou de riper sur une des peaux de bananes de la méchanceté semées bêtement sur son long chemin d'africain.

Et le vent de reprendre la main, qui vient caresser imperceptiblement les 21 cordes de la kora, comme ces mobiles des jardins japonais qui bruissent inéxorablement aux portes des temples en ne laissant entendre que l'invisible.
Le vent s'est invité qui reprendra de temps à autre les commandes de la soirée, dans les cordes de l'instrument et les plis et replis de la tenue du musicien, tandis qu'il chasse les derniers éclairs aux confins de l'horizon, se faufile entre les feuilles agitées d'un arbre spectateur et fait frissonner l'assistance maintenant pénétrée par la mélodie qui monte de la scène, du balancement de l'interprète ou de partout autour de nous, certainement portée par ce vent admiratif et réconciliateur.

Toumani Diabaté est dit maître de la kora pour deux raisons bien évidentes :
il en est d'abord l'un des plus grands virtuoses, incontesté maestro de l'instrument traditionnel mandingue, qui maîtrise son art comme peut-être personne d'autre sur terre.
Mais il en est aussi l'enseignant, le transmetteur, le passeur qui, humblement, restitue au monde ce que 70 générations ont transmis précédemment, ces histoires mélodiques et ryhtmiques qui racontent le Mali.

Le maître est là, seul, assis face à la foule comme recueillie, timide presque, et nous enseigne, après deux morceaux d'une dizaine de minutes chacuns, qu'il n'y a pas plus de frontière entre nous que celles administratives et artificielles des pays qui regroupent en leur sein la culture mandingue.
Comme il n'y a pas de frontière entre un peul (Ali Farka Touré) et un griot mandé (lui) sur In The Heart Of The Moon.
Comme il n'y a pas de frontière culturelle entre une chanteuse islandaise (Björk) et un maître de la kora malienne.
Comme il n'y a pas de frontière entre ce que ressent notre corps aux balancements lancinants de cette musique d'un autre âge et l'acte même de danser, inhibé seulement par le regard des autres.
Comme il n'y a pas de frontière entre ses musiciens qui montent sur le plateau (un guitariste, un batteur, un bassiste, un joueur de balafon et un de ngoni, et un chanteur) et le public, invité à maintenant se lever et laisser la musique guider son corps et sa tête selon son humeur, ses envies, sans frontière.

Si la peur d'un beau et contemplatif concert de kora solo (tel les Mandé variations) m'avait étreint devant peut-être l'ennui susceptible de s'en dégager, l'arrivée des musiciens et de leur fougue colorée, telle les tenues traditionnelles que chacun arbore fièrement, des guitares en boucles, des rythmes syncopés, de la voix chaleureuse et prédicative a rendu à ce concert la véritable valeur que l'on devrait inconditonnellement attribuer à la musique : un échange festif, un partage sans frontière, une fête incessante et improvisée.

A chaque fois que je suis le témoin d'un concert de musique africaine, je suis toujours surpris par ce sentiment qui m'assaille et qui ruine toutes les vaines tentatives que font mes souvenirs à me rendre un tel état d'esprit d'un concert de musique "continentale (?)", "blanche (?)"...
Très peu de musiciens semblent avoir autant d'humilité devant leur talent que ce sourire au coin des lèvres et cette intention ferme et définitive (mais attention, complètement inconsciente car ancrée à tout jamais dans leur transmission culturelle) que de vouloir donner du plaisir, jouer avec bonheur, sans aucune appréhension devant l'improvisation permanente, comme une eau qui coule et qui se joue de ces rochers qui tentent de sortir la tête et qu'elle contourne, narquoise, qui se plie aux méandres imposés par la géographie du moment.
Une musique comme une eau qui lave, qui rafraîchit et qui, si parfois brasse-t-elle de grosses vagues de commune euphorie ou prend la largeur imposante d'un fleuve torrentiel, sait aussi se taire, bruire comme un murmure et se tarir enfin.
Une musique comme une eau magique et fantasmée du pays de la chaleur et du soleil.

Et le public en redemande, qui a pris la place du vent, serviable dans un premier temps et maintenant tout à fait incliné devant les maîtres du moment, en déplaçant de mille battements de mains l'air alentour, jusqu'à faire revenir de sa cachette Toumani Diabaté, se narguant des rigueurs policières (fin du concert à 23h00) en argumentant que la musique et même les musiciens africains ne connaissent pas ces contraintes-là qui empêcheraient un concert de se dérouler dans son intégralité...


La kora est un instrument de 21 cordes.
Elle permet au musicien qui en maîtrise la technique de jouer de seulement 4 doigts (les deux "pinces" index-majeur de chaque main) et d'un même tenant une ligne de basse, un thème mélodique et l'improvisation.
7 cordes pour le passé, 7 pour le présent et 7 pour l'avenir.
La Kora est un instrument empreint de traditions et raisonne modernement.
La Kora est une harpe. Dans ses passages en solitaire, elle rappelle fortement dans ses sonorités le clavecin (harpsichord), instrument aussi ancien que la musique que la kora transmet.

Si son cousin Lasana Diabaté veut bien nous jouer Take five au balafon (xylophone dont les calebasses sont du même bois - dont le nom ne supporte aucun traduction française - que la kora) à en faire pâlir le jazzman déjà blanc, c'est Toumani qui, après une petite leçon sur la technique de l'instrument, va lancer le dernier morceau, qui va voler en éclats jusqu'à nos oreilles trop peu rassasiées et que seule la terrible pluie viendra gâcher, la seule et insupportable pluie que le vent n'aura pas réussi à chasser totalement, cette inexplicable et triste pluie des coussins cordialement prêtés par les organisateurs du festival et qui apparemment n'ont pas cessé de voler cette année, pour un oui pour un non ("On n'est pas à Johnny" s'offusque mon voisin) et qui ressemble, au demeurant, soit au dernier acte désespéré que trouverait l'auditeur chamboulé par l'émotion (on aimerait qu'il en fût ainsi si l'acte n'avait cette fâcheuse tendance à se répéter quotidiennement) soit à un acte un peu barbare et égoïste, dépit et ignorance, ratant ainsi l'apprentissage qui vient de nous être fait du vivre tous ensemble, de cette communion par la musique et les histoires qu'elle raconte quand il faudrait obliger quelqu'un d'autre dont on a que faire à ramasser un coussin sympathiquement prêté quelques heures (à peine 2) auparavant.

Tout le monde ressort avec sa petite mélodie en tête que le guitariste aura réussi à nous faire entonner.
Une petite et incessante mélodie, tellement simple et tellement chargée, de souvenirs et de joie.

Il faudrait maintenant que chaque musicien de pop, de rock, de ces musiques franchement et fraîchement rangées dans des petites cases étroites et étriquées retrouvent enfin ce goût du plaisir et du sourire.
Qu'ils offrent, qu'ils donnent, qu'ils enseignent, qu'ils partagent.
Ce serait déjà beaucoup.


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lou 10/09/2009 08:13

Là, ce n'est plus de la coïncidence, on ne croira pas à la transmission de pensée, c'est de la complicité en association d'amoureux de la musique.
C'est superbe - ton article, celui que je n'ai pas su faire, et sa musique, j'ai l'album.
On rappelle bien que c'est de la musique classique !

yosemite. 10/09/2009 08:44


merci pour tes visites et tes commentaires toujours inspirés.
les grands esprits se rencontrent ?

allons savoir.

@+


Xavier 11/08/2009 00:10

compte sur moi pour te tanner afin que tu rédiges plus souvent des articles aussi superbes!!
belle découverte que cet instrument et ce très beau morceau, impressionnant!

PS: ah, cette haissable pluie de coussin, qui vient systématiquement gacher la fin de concert, en nous foutant la honte d'etre associé à ce public imbécile dans l'esprit de nos artistes favoris...

yosemite. 11/08/2009 09:57


le problème, en toute modestie ;-), c'est pas la rédaction... c'est le sujet.
de quoi que je cause moi ?
une pluie par décennie, superbe !
une par soir, la honte...